Le 2 avril, le président algérien Abdelaziz Bouteflika a démissionné après 20 ans de présidence continue. Cette décision a été précédée par l’intention de Bouteflika de participer aux élections présidentielles, puis par le début des manifestations de masse en février, ensuite par son retrait de la course, ainsi que par la démission du cabinet des ministres. Pendant tout ce temps, nous avons observé non seulement l’administration de Bouteflika, âgé de 82 ans, marchander avec la société et faire graduellement des concessions, mais également la lutte dans les coulisses entre l’armée et des services spéciaux du président, qui se poursuit actuellement, ainsi que les manifestations.

La réclamation principale des manifestants – la démission de Bouteflika – est satisfaite. Pourquoi les rues sont-elles toujours pleines de gens ? Après la démission du président, Abdelkader Bensalah, président du Conseil de la Nation (chambre haute) est devenu le président du pays par intérim pendant la période de transition.

Bensalah, âgé de 78 ans, fait partie de l’entourage de l’ex-président. Il a soutenu la réélection de Bouteflika pour le cinquième mandat, ce qui a provoqué donc l’indignation des manifestants qui ne veulent pas voir Bensalah à la tête du gouvernement de transition. Le slogan : « la démission du président » est remplacé par : « la démission de tous ceux qui étaient au pouvoir ». Cependant, la vague d’indignation nationale contourne étonnamment le chef d’État-Major de l’Armée nationale populaire algérienne, Ahmed Gaïd Salah. C’est en fait grâce à son initiative que le Conseil constitutionnel a appliqué l’article 102 de la loi fondamentale du pays autorisant à destituer le président pour raisons de santé. Certains médias de l’opposition ont demandé ouvertement à Salah de débarrasser le pays du gouvernement précédent.

Cependant, les raisons de la crise politique actuelle ne sont pas du tout liées à l’animosité personnelle envers le président, mais au déclin économique de l’Algérie qui dure depuis 2011. À cette époque, lors du Printemps arabe, le pays avait vu les premières manifestations causées par le chômage et par l’augmentation des prix des denrées alimentaires.

Bouteflika avait réagi par le raidissement du régime et par la réforme du secteur de la sécurité. Il avait notamment dissous le service de renseignement ayant remplacé de nombreux employés par ceux qui lui étaient personnellement fidèles. En 2019, la situation économique continue à se détériorer. Le taux de chômage ne cesse d’augmenter. Ce sont les jeunes chômeurs qui ont provoqué des manifestations en Algérie. Ils constituent près de 30% de tous les jeunes de moins de 30 ans.

Pourtant, revenons-en à Salah. Pour comprendre pourquoi c’est lui qui a assumé le rôle d’une personne qui a contribué à la destitution du président et est devenu le garant des intérêts des manifestants, il faut se rappeler comment Bouteflika est arrivé au pouvoir.

L’ex-président Abdelaziz Bouteflika appartient à la caste militaire supérieure de la société algérienne. En tant que vétéran de la guerre pour l’indépendance de l’Algérie, il avait acquis un prestige énorme parmi les militaires et, avec leur soutien, avait remporté les élections en 1999 avec 74% des votes. Il avait dirigé le pays pendant la guerre civile contre les djihadistes. Les groupes armés islamiques avaient tenté d’imposer la charia non seulement par la force, mais aussi par des moyens politiques. Beaucoup d’entre eux (par exemple, le Groupe Islamique Armé) avaient financé des partis politiques de l’opposition (contre Bouteflika), tels que le Front islamique du salut.

L’objectif du président était une victoire complète sur les islamistes en Algérie. Le peuple avait exprimé son soutien unanime à l’égard de cet objectif. Bouteflika avait donc remporté les élections suivantes avec plus de 80% des votes. En 2008, la constitution avait été amendée pour permettre au président de rester au pouvoir pendant plus de deux mandats.

L’économie du pays avait également enregistré la croissance grâce aux prix élevés du pétrole. On avait mis en œuvre des projets d’infrastructure, subventionné la construction de logements sociaux, ainsi qu’on avait accordé de nombreux avantages aux petites entreprises.

Dès que les islamistes avaient été vaincus et la baisse des prix du pétrole avait privé le gouvernement de la possibilité de financer des projets sociaux, les gens avaient remarqué une forte baisse des revenus, ainsi que l’incapacité de Bouteflika de gérer la crise économique au fil des ans.

Cependant, l’image de l’officier militaire et du chef national, qui viendra au moment le plus crucial et vous sauvera, n’avait pas disparu de l’esprit des électeurs algériens. Bouteflika, âgé de 82 ans, avait perdu cette image lorsqu’il s’était trouvé dans un fauteuil roulant en 2013.

Gaïd Salah essaie aujourd’hui de jouer ce même rôle. Il a donc choisi de prendre la tête d’une manifestation incontrôlable. En faisant cela, il a pu consolider le pouvoir entre les mains de l’armée, car l’entourage défaillant de Bouteflika n’était plus capable de le garder. Nous avons récemment observé un autre exemple. Le chef des services du Département du Renseignement et de la Sécurité algérien (DRS), Bachir Tartag, a démissionné. Suite à son départ, le poste de coordinateur des forces de sécurité de la République a été supprimé. En outre, les services du DRS ont été transférés de l’administration présidentielle sous le contrôle direct du ministère de la Défense du pays.

La concentration du pouvoir entre les mains de l’armée croîtra probablement. Pourtant, est-ce justifié à un moment où on a besoin de réformes économiques plutôt que de lutter contre les islamistes?