Le 19 mars 2019 Noursoultan Nazarbaïev, le président du Kazakhstan depuis 1991, a démissionné de la présidence. Conformément à la Constitution, le président du Sénat, Kassym-Jomart Tokaïev, a accepté les pouvoirs du président. Le 9 avril 2019, il a annoncé la tenue d’élections présidentielles anticipées le 9 juin 2019.

Noursoultan Nazarbaïev conserve le statut de Premier Président, reste le chef du parti au pouvoir Nour-Otan et le président à vie du Conseil de sécurité.

Les élections se sont déroulées dans un environnement politique dominé par le parti au pouvoir Nour-Otan qui, après les élections législatives anticipées de 2016, détient 84 des 98 sièges élus au suffrage direct à la chambre basse du Parlement (le Majilis). Neuf sièges supplémentaires sont élus lors d’élections indirectes par l’Assemblée des peuples du Kazakhstan (APK), organe consultatif nommé par le président.

Après l’annonce d’élections anticipées dans les grandes villes, plusieurs manifestations pacifiques ont eu lieu, appelant à la libération des prisonniers politiques et au boycott des élections. Les autorités ont déclaré ces réunions illégales parce qu’on n’avait pas demandé la permission de les organiser, ce qui a permis d’arrêter des dizaines de personnes.

Sept partis politiques sont enregistrés au Kazakhstan, mais la Loi sur les partis politiques limite considérablement la possibilité d’enregistrer de nouveaux partis politiques.

Le président est élu pour un mandat de cinq ans à la majorité absolue des voix dans la seule circonscription électorale nationale. Dans le cas où aucun des candidats ne remporterait plus de 50% des suffrages, un second vote est pris dans les deux mois suivant les élections entre les deux candidats ayant obtenu le plus grand nombre de votes, dont la date est déterminée par la CEC. Au deuxième tour de scrutin, le candidat qui reçoit le plus grand nombre de voix est élu.

La constitution et la Loi électorale constitutionnelle (Loi électorale) constituent le fondement juridique de la tenue des élections présidentielles. La CEC élabore des actes juridiques réglementaires pour clarifier les normes juridiques. Les amendements constitutionnels adoptés en 2017 ont aboli l’institution de l’auto-désignation des candidats, ont introduit des exigences de qualification supplémentaires pour les candidats et ont prévu la possibilité d’imposer des exigences plus restrictives aux candidats par des lois. Cela a conduit à l’introduction d’amendements à la loi électorale en 2017 et 2018, qui ont imposé de nouvelles exigences aux candidats, ainsi que modifié la procédure d’inscription des électeurs et la structure des commissions électorales.

Du 10 au 28 avril 2019, conformément au calendrier des principales activités de préparation et de tenue des élections extraordinaires du président de la République du Kazakhstan prévues pour le 9 juin 2019, approuvées par la Commission électorale centrale de la République du Kazakhstan, les candidats ont été désignés pour occuper le poste de président de la République du Kazakhstan.

Conformément à l’article 55-1 de la Loi constitutionnelle sur les élections en République du Kazakhstan, le droit de désigner des candidats à la présidence appartient aux partis politiques républicains et aux associations publiques enregistrées de la manière établie.

Sur les six partis politiques enregistrés, cinq ont annoncé la tenue de congrès dans le but de nomination de candidats. Le parti Бірлік (« Unité ») a refusé de participer à l’élection présidentielle en raison, comme le précise leur déclaration, de « ne pas disposer de suffisamment de temps pour se préparer à un congrès du parti à part entière ».

La nomination des candidats a pris fin à 18h00 le 28 avril. Au total, neuf candidats ont soumis leur candidature à la CEC pour être enregistrés.

Pour l’enregistrement, les candidats à la présidence devaient recevoir l’appui d’au moins 118 140 électeurs, déposer une caution électorale de 2 millions 125 milles tenge (environ 5 milles 600 dollars), passer un examen dans la langue officielle (kazakh) et présenter un certificat médical. Les listes de souscription remplies à l’appui des candidats à la présidence de la République du Kazakhstan ont été remises aux commissions électorales territoriales, qui, dans les dix jours prévus par la loi, ont procédé à une vérification de l’authenticité des signatures avec la participation d’employés du département des passeports.

Sur les neuf candidats à l’enregistrement, T. F. Yergaliyev, présenté par l’Union des constructeurs du Kazakhstan, a retiré sa candidature. En ce qui concerne J.A. Aliyev, présenté par l’association publique « Халық демографиясы » (« démographie de la population »), il a été décidé qu’il n’avait pas de maîtrise suffisante de la langue de l’État (kazakh).

Au total, la CEC du Kazakhstan a inscrit sept candidats aux élections présidentielles, les plaçant dans un bulletin par ordre alphabétique :

  1. J. A. Akhmetbekov – Parti communiste populaire du Kazakhstan ;
  2. D.M. Yespayeva – Parti democratique du Kazakhstan « Ak Jol » ;
  3. A.S. Kosanov – Mouvement « Ұлт тағдыры » ;
  4. T.S. Rakhimbekov – Parti populaire démocratique patriotique « Aouyl » ;
  5. A.S. Taspikhov – Fédération des syndicats de la République du Kazakhstan ;
  6. K.K. Tokaïev – Parti « Nour-Otan » ;
  7. S. Tougel – Association publique « Ұлы Дала Қырандары ».

Au total, 11 947 995 personnes ont été inscrites sur les listes électorales pour pouvoir voter. Le 9 juin, environ 10 000 bureaux de vote ont été ouverts dans des institutions diplomatiques et consulaires du pays et à l’étranger.

Pour les citoyens qui, le jour des élections, ne pourraient pas se présenter aux bureaux de vote du lieu d’inscription du 24 mai au 8 juin, des bulletins de vote par correspondance ont été émis, donnant le droit de vote à n’importe quel bureau de vote.

La campagne électorale a débuté le 11 mai et a duré jusqu’à la fin de la journée du 7 juin. La veille du vote, le 8 juin, la soi-disant « Journée du silence », la campagne était interdite.

L’événement le plus marquant de la campagne préélectorale a été le débat des candidats à la présidence du Kazakhstan et de leurs représentants organisé par la CEC du Kazakhstan le 29 mai 2019 dans la capitale Noursoultan. Les débats se sont déroulés en direct sur la chaîne de télévision Khabar. Les débats ont suscité un intérêt vif parmi les électeurs, ils ont été retransmis en direct et leur tenue a été largement couverte par les médias imprimés et électroniques de la République du Kazakhstan.

Les élections ont été suivies par des représentants des candidats, d’organisations publiques et de plus de 1 000 observateurs internationaux. 9 organisations internationales et 41 États ont envoyé des observateurs, les plus nombreux étant les missions de la CEI – 432 observateurs et de l’OSCE – 299 observateurs.

Le vote a eu lieu le 9 juin de 7h00 à 20h00 heure locale. Selon la CEC du Kazakhstan, il n’y a pas eu de violation significative affectant les résultats de la volonté des citoyens.

Le 10 juin, la CEC avait résumé les résultats du vote et établi les résultats des élections. Le 12 juin, l’investiture du président élu de la République du Kazakhstan a eu lieu.

Selon les données officielles de la Commission électorale centrale du Kazakhstan, 77,5% des électeurs inscrits sur la liste des électeurs, soit plus de 9 millions de personnes, ont pris part au vote.

Les candidats ont montré les résultats suivants :

  1. J. A. Akhmetbekov – 1,82% ;
  2. D.M. Yespayeva – 5,05% ;
  3. A.S. Kosanov – 16,23% ;
  4. T.S. Rakhimbekov – 3,04% ;
  5. A.S. Taspikhov – 1,98% ;
  6. K.K. Tokaïev – 70,96% ;
  7. S. Tougel – 0,92% ;

Les données officielles sur les résultats des élections contiennent des informations sur les résultats du vote uniquement dans le contexte de régions et de villes d’importance républicaine. Toutefois, même à ce niveau, des différences dans le soutien des candidats sont perceptibles.

Les différences régionales les plus importantes en ce qui concerne le niveau de soutien sont observées parmi les candidats devenus chefs de file en termes de votes recueillis – A.S. Kosanov et K.K. Tokaïev.

Le soutien d’A.S. Kosanov dans l’oblys de Mañğıstaw était 32,73%, tandis qu’à Almaty, il a reçu le soutien de 8,57% des électeurs. K.K. Tokaïev a été soutenu par 77,4% des électeurs de la région d’Almaty et 55,52% des électeurs de l’oblys de Mañğıstaw. La variation du niveau de soutien de plus de 20 points de pourcentage indique l’existence au Kazakhstan d’une différenciation notable dans les opinions politiques des électeurs de différentes régions du pays. En outre, les données présentées sur le vote dans les villes d’importance républicaine nous permettent de tirer des conclusions générales sur la tendance des électeurs à soutenir des candidats différents selon que l’électeur réside ou non dans une grande ville.

Sur les quatre régions qui ont manifesté le moins d’appui au président élu, K.K. Tokaïev, trois sont des villes d’importance républicaine. Dans le même temps, Noursoultan, la capitale du pays, où se concentre un grand nombre de fonctionnaires – l’électorat le plus évident du gouvernement actuel – a affiché le soutien le plus faible parmi les trois villes d’importance républicaine – 59,19%, tandis qu’Almaty – 66,73% et Shymkent – 67,11%. Cela semble être un problème important pour le Président, en cas de manifestations contrôlées sur le modèle de Kiev en 2013, lorsque le faible soutien de Ianoukovytch dans la capitale est devenu l’un des facteurs décisifs de son renversement.

Outre les différences de vote pour le candidat des autorités, les résultats du principal candidat de l’opposition, A.S. Kosanov, varient selon la région du pays. Il a affiché les meilleurs résultats à l’Oblys de Mañğıstaw – 32,73%, à l’Oblys d’Atyraw – 22,69% et à Kazakhstan-Occidental – 20,85%. En même temps, le soutien dans les villes d’importance républicaine de Kosanov varie considérablement – à Noursoultan et à Shymkent, 19,57% et 18,69% des électeurs respectivement, alors qu’à Almaty, seulement 8,57% des votants l’ont soutenu – le pire résultat parmi toutes les régions du pays.

Les différences régionales importantes dans le soutien des candidats, qui se sont manifestées lors de ces élections, peuvent être attribuées aux manifestations de l’organisation sociale traditionnelle de la société kazakhe, à savoir – la division du peuple kazakh en trois jüz. Compte tenu du territoire d’installation des représentants des jüz, la raison du soutien accru de A.S. Kosanov devient évidente – des représentants de la plus jeune jüz des régions de Mañğıstaw, Atyraw et Kazakhstan-Occidental – des régions d’habitat de cette branche du peuple kazakh. En même temps, le résultat diminue quelque peu lorsqu’il se déplace vers le nord, de l’Oblys de Mañğıstaw à Kazakhstan-Occidental, en raison d’une part plus importante de la population russe et de la russification des Kazakhs à l’approche de la frontière russe.

Cependant le vote pour le candidat du gouvernement actuel, représentant de la Grande jüz K.K. Tokaïev, ne démontre pas une dépendance aussi évidente à l’appartenance d’une région au territoire du zhuz correspondant. Ayant reçu le plus grand pourcentage de voix dans la région d’Almaty – 77,4%, il a montré le résultat suivant – 75,32%, dans la région de Kyzylorda, qui concerne principalement les territoires de la jüz moyenne. Il a reçu un soutien considérable est supérieur à la moyenne nationale dans les régions situées dans le territoire d’installation de toutes les trois jüz – Kazakhstan-Occidental, la région de Pavlodar, de Turkestan, d’Aqmola, Kazakhstan-Septentrional et de Kostanaï. En dehors des villes d’importance républicaine, où les résultats de K.K. Tokaïev ont été assez regrettables, son soutien a tendance à augmenter dans les régions frontalières les plus au sud et au nord. La raison de ce phénomène avec une forte probabilité est le vote des minorités ethniques qui soutiennent le gouvernement actuel pour maintenir la stabilité.

Le jour des élections et le lendemain, dans la capitale Noursoultan et dans d’autres grandes villes, des manifestations ont été organisées par des activistes qui considèrent les élections injustes et malhonnêtes. Les actions étaient incohérentes et ont été rapidement réprimées par les forces de l’ordre. Selon des données officielles, plus de 500 personnes ont été arrêtées et des affrontements ont eu lieu entre les manifestants et les forces de police. La gravité des affrontements peut être jugée par le nombre de victimes parmi les policiers publiés le 18 juin – selon le chef du ministère de l’Intérieur, plus de 300 policiers ont été blessés, dont six sont toujours en hospitalisation une semaine après des rassemblements. Cela témoigne de la gravité des affrontements qui ont eu lieu et du degré d’agression et de l’humeur des manifestations dans la société kazakhe.

En partie, on pourrait associer l’existence dans la société de tels sentiments de protestation agressive avec une rapidité incroyable par rapport aux normes mondiales, presque une précipitation, en résumant les résultats des élections et l’investiture du président élu.

La décision d’établir les résultats définitifs des élections avait déjà été prise par la CEC le 10 juin 2019, le lendemain du vote. En même temps, les derniers bureaux de votes situés à l’étranger ont fermé 9 heures plus tard qu’au Kazakhstan en raison du décalage horaire. Ainsi, le décompte des votes, la compilation et le transfert des protocoles aux commissions supérieures, leur synthèse et le dressement du bilan final ont été réalisés à un rythme record.

En même temps, un compte aussi rapide et une inauguration immédiate ont eu pour effet de priver les observateurs, les représentants de la société civile et les candidats de la possibilité de former recours contre les résultats du vote, de rassembler des informations sur les violations et de contacter les autorités de police et judiciaires.

Les observateurs internationaux ont généralement évalué de manière positive le déroulement du vote, pourtant la mission de l’OSCE / BIDDH a critiqué la qualité des procédures de décompte des votes et de totalisation, et a également qualifié les conditions de campagne de conditions inégales pour les candidats. La mission de la CEI ne concernait pas dans son bilan la situation politique dans le pays, notant une haute qualité de l’organisation du processus dans les bureaux de vote et l’attention portée aux électeurs ayant des besoins spéciaux.

Un aspect important des élections au Kazakhstan est le manque de transparence et le caractère totalement fermé des résultats du vote dans les bureaux de vote. Les données officielles publiées par la CEC ne contiennent que des informations récapitulatives sur les régions, tandis que les données concernant les bureaux de vote, les localités, les districts, etc. ne sont pas publiées et sont inaccessibles au public, ce qui réduit la crédibilité du système électoral et des résultats présentés.

Les données obtenues par les observateurs des organisations publiques, ainsi que par les journalistes grâce auxquelles les données des protocoles de bureaux de vote ont été compilées (les copies ont été fournies aux observateurs) en fournissent la preuve.

On a obtenu les données les plus complètes concernant les plus grandes villes, car les citoyens actifs, les jeunes et les étudiants constituant la majeure partie des militants y résident principalement.

Ainsi, dans la ville d’Almaty, les militants ont traité 208 protocoles des commissions locales sur les 544 créés dans la ville, soit 38% du nombre total de bureaux de vote. Dans les bureaux de vote, dont les protocoles ont été traités, le candidat A.S. Kosanov a obtenu 72 316 voix. Cependant, selon la CEC et la décision sur les résultats des élections, S.A. Kosanov a obtenu 50 366 voix dans toute la ville d’Almaty. Ces statistiques découvertes par les militants jettent une ombre sur les résultats officiels du scrutin publiés par la CEC du Kazakhstan.

La législation du Kazakhstan sur les élections, ainsi que la pratique électorale mondiale ne connaissent pas d’exemples de nombre négatif de voix exprimés en faveur d’un candidat. Ainsi, en se fondant sur des données recueillies par les militants, on pourrait dire que les informations récapitulatives publiées par la CEC du Kazakhstan représentent soit les résultats falsifiés du dépouillement des votes exprimés par les électeurs dans les bureaux de vote, soit ne sont pas du tout fondées sur les votes des citoyens. Dans le même temps, les résultats obtenus suite au traitement indépendant des données des protocoles des commissions locales d’Almaty diffèrent sensiblement de ceux de la CEC. Selon 38% des protocoles, le taux de participation était de 46,77%, alors que K. J. Tokaïev a obtenu 49,29% des votes.

Si les données des militants sont proches de la réalité, on pourrait affirmer que le gouvernement actuel bénéficie du soutien de moins de 25% de la population totale. Suite à cela, un sentiment d’insécurité envahit les cercles dirigeants, ce qui peut expliquer des mesures strictes contre les manifestants, ainsi que la rapidité avec laquelle les votes ont été dépouillés. En fait, le dépouillement n’a pas eu lieu. Au lieu de cela, on a publié les « résultats » des élections précédemment préparés selon le système 70/70, ensuite on a organisé l’inauguration le plus rapidement possible afin de rendre vain tout débat sur les résultats des élections.

Les données obtenues par les observateurs ont permis de tirer les conclusions suivantes concernant les dernières élections :

  1. La popularité et le soutien dont le gouvernement actuel bénéficie sont nettement plus faibles que les chiffres annoncés indiquent.
  2. Les idées nationalistes, ainsi que celles concernant le renouvellement des élites sont très répandues dans la société kazakhe.
  3. Le mécontentement à l’égard du gouvernement actuel n’a pas encore atteint le niveau de véritables manifestations de masse.
  4. Les forces de sécurité, ainsi que les organes de pouvoir demeurent loyaux et solides et agissent avec professionnalisme.
  5. Les tentatives faites par les autorités actuelles de dissimuler des informations et de diffuser des données inexactes se heurtent à la faible qualité de dotation en personnel, car le principe de « faire passer la loyauté avant le professionnalisme » a commencé à porter des fruits.

Globalement, en tant que projet réussi de transfert des pouvoirs, les dernières élections pourraient être considérées comme un succès pour l’élite dirigeante kazakhe. Les résultats des élections sont devenus un indicateur qui montre la situation réelle dans le domaine politique du Kazakhstan, ainsi que la tendance à l’accroissement des sentiments nationalistes. Il faut reconnaître que ce processus représente un grave sujet de préoccupation pour les experts.