Le mois d’octobre 2014 a été marqué par un événement dont l’ampleur ne sera pleinement comprise que par les générations futures. L’économie américaine qui est restée pendant 140 ans la plus grande économie nationale de la planète, a cédé la première place à la Chine...

Stanislav Tkatchenko, doctorat en économie, professeur de l’Université d’État de Saint-Pétersbourg

La pratique de changer les élites chinoises après Mao Zedong et les changements sous le régime de Xi Jinping

Le mois d’octobre 2014 a été marqué par un événement dont l’ampleur ne sera pleinement comprise que par les générations futures. L’économie américaine qui est restée pendant 140 ans la plus grande économie nationale de la planète, a cédé la première place à la Chine. Pour le moment, ce leadership n’est pas encore indiscutable, car le FMI qui l’a fixé a calculé le PIB de la Chine en parité de pouvoir d’achat (PPA)[1] : vers 2019, l’économie chinoise calculée en PPA a considérablement évolué : la Chine a 25,2 billions de dollars contre 20,5 billions de dollars de Washington. Cependant, nominalement le PIB de la Chine est inférieur de près de 40% à celui des États-Unis (19,4 billions de dollars aux États-Unis contre 12,1 billions de dollars en Chine). Mais les économistes sont sûrs que l’ère de Pax Americana, c’est-à-dire, d’une domination mondiale presque incontestable des États-Unis touche à sa fin. La montée de la puissance nationale de la Chine en est la cause.

Le processus nommé par Pékin « le développement pacifique de la Chine » a de nombreuses causes politiques et purement économiques. Parmi elles, l’une des plus importantes est le principe de rotation constante des hauts responsables du pays prononcé en 1982 en tant qu’une disposition de la Constitution de la République populaire de Chine. Il prévoit que les dirigeants ne peuvent pas occuper les postes les plus élevés dans le gouvernement pendant plus de 10 ans. À l’expiration de ce délai, ils doivent les quitter, alors que de nouveaux dirigeants les remplaceront. Les objectifs principaux de cette pratique sont d’empêcher la renaissance de la gérontocratie et l’usurpation du pouvoir par une seule personne, d’obtenir des informations en retour pour lier l’élite politique du pays à la société et d’ouvrir des perspectives de « mobilité verticale » aux jeunes leaders les plus efficaces.

Le 19e Congrès du Parti communiste chinois tenu en octobre 2017 a rejeté ce principe en des termes déguisés ouvrant ainsi la perspective à Xi Jinping et à certains de ses partisans de garder leurs postes au sein de la plus haute instance dirigeante de l’État – le Comité permanent du bureau politique du Parti communiste chinois (PCC) – après l’expiration du mandat de dix ans. Selon des déclarations officielles, le pays a besoin de préserver le gouvernement actuel pour assurer la stabilité durant la période de turbulence qui aura lieu à l’intérieur de la Chine (le ralentissement économique, les urgences écologiques), ainsi que sur la scène internationale (le risque de crise économique mondiale, la compétition croissante avec les États-Unis). Lors de son discours prononcé au 19e Congrès du PPC, Xi Jinping n’a pas promis aux membres de son parti une vie facile. Selon ses prévisions, le Parti et toute la Chine devaient s’attendre à « des vagues terribles et inimaginables » et à des « tempêtes menaçantes ». Pour les prévenir, il fallait « améliorer la direction du parti et la qualité de la gouvernance ».

Ainsi, la Chine entre aujourd’hui dans une nouvelle période de son histoire et il n’est pas facile de prédire son sort pour une perspective à long ou même à court terme, car l’équation appelée « La Chine à moyen terme » contient encore trop de variables inconnues.

L’ordre du jour de la Chine moderne : la recherche de sources de croissance nationales

Selon la position officielle de Pékin, « un socialisme à la chinoise » se forme actuellement en Chine pour « entrer dans une nouvelle ère ». La propagande officielle chinoise l’appelle « un modèle de démocratie le plus perfectionné au monde ». Le pays devrait travailler dur pendent de nombreuses années sous la direction du PCC pour que ce modèle idéal soit mis en œuvre. Parmi les priorités énoncées, la principale est de combler le fossé qui se creuse entre la situation économique et les attentes de la population. Le modèle de socialisme « à la chinoise » est basé sur l’idéologie des prédécesseurs de Xi Jinping, à commencer par celle de Mao Zedong qui deviendra le « guide d’action » pour tout le pays pour les cinq prochaines années. À plus long terme, les dirigeants du PCC espèrent que la mise en œuvre de l’idée fera de la Chine un pays « prospère, fort, démocratique, culturellement avancé, harmonieux et beau ».

Derrière les déclarations assez abstraites de la propagande officielle se cache le travail acharné de la génération actuelle des dirigeants chinois visant à trouver des sources nationales de croissance économique du pays et d’amélioration du bien-être des citoyens. Théoriquement, il peut exister plusieurs sources principales de cette croissance : l’afflux d’investissements intérieurs et étrangers, l’augmentation des dépenses publiques, ainsi que la hausse de la consommation interne. La période de croissance économique rapide qui a duré en Chine près de 30 ans, lorsque l’exportation de produits manufacturés a été le principal moteur des changements positifs survenus dans le pays, s’est terminée en 2012. C’était le moment où Xi Jinping a renforcé sa position au poste le plus élevé de l’État chinois.

Au cours des sept dernières années, le président de la Chine a obtenu de bons résultats dans les trois domaines (l’investissement, les dépenses publiques, consommation interne), pourtant la croissance économique en Chine a connu un ralentissement progressif. Elle demeure élevée et suscite l’envie de nombreux pays, y compris la Russie (6,6% en 2018). Néanmoins, le taux de croissance économique actuelle de la Chine est le plus bas de ces 30 dernières années. Une tendance alarmante est évidente. Pourtant, Pékin n’a pas encore élaboré une solution qui permettra de relancer la prospérité économique. Sans cette solution, il est impossible de résoudre avec succès un grand nombre de problèmes socioéconomiques urgents auxquels le pays fait face. Parmi eux, il y a des milliers d’entreprises industrielles non rentables, des déséquilibres croissants de développement entre les provinces côtières et les régions intérieures du pays, ainsi que des exigences de démocratisation de la vie politique intérieure. Les autorités chinoises ne peuvent pas éliminer la menace présentée par des terroristes islamistes qui mènent constamment des activités terroristes meurtrières dans les localités de la région autonome ouïghoure du Xinjiang située à l’ouest de la RPC.

Pour le moment, les dirigeants chinois résolvent ces problèmes en renforçant l’ordre et la discipline. Récemment, la Constitution de la Chine a été amendée. Elle comprend désormais des clauses stipulant que « la gouvernance du Parti communiste est un élément clé du socialisme à la chinoise » et que le Gouvernement « promotionne les vertus civiles telles que l’amour de la patrie, du peuple, du travail, de la science, ainsi que du socialisme ». Les responsabilités du Conseil des affaires de l’État (le gouvernement du pays) et des conseils de certaines grandes villes ont été également élargies. En outre, on a créé une nouvelle super structure dotée de pouvoirs énormes – le Comité d’État chargé du contrôle sur la lutte contre la corruption.

Il y a quelques décennies, l’ancien président de la Chine Deng Xiaoping avait décidé de « construire une société jouissant d’une prospérité modérée » vers 2021. Aujourd’hui, la Chine est sur le point d’annoncer que cet objectif a été atteint. Le niveau de revenu de la population de ce pays est toujours inférieur d’un tiers à celui de la Russie, pourtant l’écart se réduit rapidement. Dans le même temps, il n’y a pratiquement pas de chômage en Chine, les secteurs de la santé et de l’éducation se développent rapidement, alors qu’un système de protection sociale des groupes de population vulnérables est créé à partir de zéro. De nombreux analystes en Chine estiment que le pouvoir absolu actuel du PCC est une condition préalable à la transition, une période où la tâche principale des autorités consiste à concentrer les ressources et à assurer une percée économique. Ce n’est qu’après que la « société à prospérité modérée » énoncée par le PCC en tant qu’objectif stratégique de la politique socio-économique est finalement établie que le pays s’engagera dans la voie des réformes démocratiques prévoyant l’élimination de la censure, le multipartisme, ainsi que les élections libres. Jusqu’à présent, toutes ces questions ne sont pas inscrites à l’ordre du jour des autorités du pays et il est peu probable qu’elles y soient ajoutées à moyen terme.

La position de la Chine dans la politique et l’économie mondiales

Dans le contexte de processus dynamiques et pas toujours encourageants à l’intérieur du pays, à partir de 2012, la stratégie de la Chine sur la scène internationale comprend la stabilité et la continuité. Pékin cherche à « construire la Communauté de destin commun pour l’humanité » avec d’autres pays du monde et se positionne activement en tant que « la plus grande puissance en développement de la planète ». Le modèle de « Communauté de destin commun pour l’humanité » a été mis en œuvre dans le cadre de l’initiative proposée par Xi Jinping à l’automne 2013 et étant devenue sa carte de visite dans les affaires internationales. L’initiative ambitieuse de la Chine consiste à construire un réseau d’autoroutes et de voies ferrées (la « Nouvelle route de la soie »), ainsi que plusieurs grands ports situés sur le bord de l’océan Pacifique et de l’océan Indien, ainsi que de la mer Méditerranée (un Réseau de Ports maritimes). L’objectif stratégique de ce projet est d’assurer une communication fiable entre la Chine et ses partenaires commerciaux et économiques en Europe, en Asie centrale et au Moyen-Orient. La mise en œuvre de cette initiative a été rendue possible grâce au fait que la Chine a investi environ 70 milliards de dollars dans l’infrastructure de transport et de logistique de dizaines de pays en Europe et en Asie. Une autre priorité de la Chine est de commercialiser ses technologies et de ses produits industriels sur de nouveaux marchés. La RPC profite des besoins urgents d’investissements des pays voisins pour promouvoir les entreprises industrielles nationales ayant comblé le marché intérieur par leurs produits en leur fournissant de nouvelles commandes.

Les relations entre la Chine et la Russie sont aujourd’hui à l’apogée du développement. Jamais dans la longue histoire des relations entre les deux pays elles n’ont été aussi bonnes qu’elles le sont aujourd’hui. Les deux plus grands États d’Eurasie se rapprochent l’un de l’autre pour des raisons de politique étrangère (l’opposition à l’hégémonie américaine et au monde unipolaire sous leur direction), ainsi que pour des raisons purement économiques (en 2018, le volume des échanges commerciaux mutuels a atteint un chiffre record en dépassant 100 milliards de dollars). En tant que voisins, la Russie et la Chine peuvent combiner leurs avantages concurrentiels (les marchés gigantesques, la disponibilité de matières premières et l’industrie développée) afin de pousser l’interdépendance qui ne portera pas atteinte aux droits souverains de l’autre partie. Pékin indique clairement que ce sont exactement le type de relations avec la Russie qu’il considère idéal pour le moment.

Aujourd’hui Pékin, dans les conditions de la guerre commerciale avec Washington qui se déroule devant nos yeux, a l’opinion le plus négatif à propos de l’émergence de Chimérique, une sorte d’alliance économique des deux plus grandes économies du monde (Chine et Amérique), dont le degré d’interdépendance les rend vouées à la coopération et aux concessions mutuelles. Il est impossible de nier le fait de l’interdépendance : les échanges commerciaux entre ces deux pays ont dépassé 600 milliards de dollars en 2018 ! Maintenir l’accès au marché américain à moyen terme est vital pour l’industrie et l’ensemble de l’économie chinoise. À son tour, l’inflation, déjà oubliée dans ce pays, reviendra aux États-Unis sans produits chinois bon marché et de haute qualité.

Après s’être déclarée la « plus grande puissance de développement de la planète », la Chine déploie de puissants efforts pour pénétrer ses investissements dans les économies d’autres pays en voie de développement, principalement en Afrique. Sur ce continent, Beijing construit des routes et des entreprises industrielles, il y a plus de 10 000 entreprises à capitaux chinois et environ un million d’ingénieurs et de travailleurs chinois y travaillent. Parallèlement, Pékin renforce sa présence militaire : c’est en Afrique (à Djibouti) que la première base militaire étrangère de la RPC a été ouverte. Les experts s’attendent maintenant à l’élargissement de la présence des forces armées chinoises dans des États tels que la Tanzanie et la Namibie. La Chine d’aujourd’hui est un acteur autonome de la politique mondiale. Par conséquent, l’intérêt de Beijing pour le concept d’un monde multipolaire promu par la Russie déclinera avec le temps.

À moyen terme, il est possible de prédire la persistance de taux de croissance élevés dans l’économie chinoise. Dans le même temps, la diversification des relations commerciales est inévitable pour la sécurité économique de ce pays. Elle est possible, tout d’abord, grâce à l’expansion des échanges commerciaux avec la Russie et les autres pays de l’UEEA, ainsi qu’avec l’Europe. Par conséquent, l’initiative de la « Nouvelle route de la soie » conservera son importance pour la Chine et ses États voisins, en unifiant l’infrastructure de transport et en réunissant leurs économies.

Le conflit entre la Chine et les États-Unis: le piège de Thucydide

L’année 2012 a été marquée non seulement par l’ascension de Xi Jinping au plus haut poste de son pays, mais également par le début du « tour à l’est » de l’infrastructure militaire américaine. Si auparavant l’Europe et le Moyen-Orient étaient les domaines prioritaires du Pentagone, depuis janvier 2012 c’est officiellement la région du Pacifique avec la Chine comme la principale menace pour les intérêts mondiaux des États-Unis. Le contenu du « tour à l’est » américain consiste à créer une sorte de « cordon sanitaire » le long des frontières occidentale, méridionale et orientale de la Chine, capable d’isoler ce pays du monde extérieur dans le cas d’une situation critique et de détruire son économie. Au cours des dernières années, Washington a déployé de nombreux efforts pour mettre ses projets en œuvre : contacts intensifiés avec les États d’Asie centrale et le Pakistan, des tentatives de rétablissement de la coopération militaire avec l’Inde et même avec le Vietnam, pressions diplomatiques sur la Corée du Nord et éléments du bouclier antimissile en Corée du Sud. Les autres domaines de la confrontation américano-chinoise d’aujourd’hui sont : la guerre technologique, dont l’épicentre s’est révélé être le géant technologique chinois Huawei ; le torpillage du projet « Nouvelle route de la soie », ainsi que les opérations créées en Chine pour le soutien financier de cette initiative de la Banque asiatique d’investissement en infrastructures. Aujourd’hui, le « tour à l’est » américain bat son plein et Pékin s’inquiète de plus en plus de ses conséquences dangereuses.

Le nom de l’ancien historien grec Thucydide (460 – 400 ans avant notre ère) est associé par les chercheurs contemporains au phénomène appelé le « piège de Thucydide ». Il est destiné à expliquer pourquoi, dans les relations entre États, il est presque impossible d’éviter une confrontation entre l’ancienne superpuissance en déclin et l’État qui vient la remplacer. C’est à moyen terme qu’il deviendra clair si les États-Unis et la Chine seront en mesure de réglementer de manière pacifique le changement de l’équilibre de leurs forces dans les affaires mondiales. En d’autres termes, la question est de savoir si les États-Unis accepteront de reconnaître le fait qu’ils ne sont plus le leader économique et technologique mondial, qu’ils ne peuvent pas résoudre unilatéralement les affaires mondiales, en utilisant des moyens pour protéger leurs propres intérêts et même en ignorant souvent les normes existantes du droit international. Si le « piège de Thucydide » se ferme et que les deux grandes puissances de la planète ne peuvent résoudre pacifiquement les contradictions qui se présentent, la planète verra des conséquences désastreuses. Prévenir cela est dans l’intérêt de toute l’humanité.

La conclusion

À moyen terme, la Chine deviendra finalement la plus grande économie du monde. Il est dans l’intérêt de Beijing de préserver le caractère libéral du système commercial mondial. La Russie et la Chine sont unies aujourd’hui dans la construction d’un modèle de coopération économique plus équitable, renonçant au recours aux sanctions et à la pression dans les relations entre États.

Mais l’expérience des 40 dernières années montre que la Chine moderne, qui adhère sincèrement au principe de bon voisinage dans les relations bilatérales avec la Russie, y voit le partenaire le plus fiable sur la scène mondiale. « Le cauchemar de Washington » sous la forme d’une alliance militaire entre Moscou et Beijing ne deviendra pas une réalité. Mais Moscou, non seulement à moyen mais aussi à long terme, s’efforcera de se rapprocher économiquement de la Chine et de transformer également la frontière des deux pays d’une longueur de 4 210 km en un espace de paix et de coopération.


[1] La parité de pouvoir d’achat est le rapport entre deux unités monétaires, devises ou plus de différents pays établis par leur pouvoir d’achat en ce qui concerne un ensemble fixe des mêmes biens et services.