À l’automne 2019 des élections législatives et présidentielles auront lieu en Tunisie, berceau du « printemps arabe ». Depuis le renversement du régime de Zine el-Abidine Ben Ali en 2011, des élections démocratiques en Tunisie ont eu lieu deux fois, pourtant le pays a déjà connu six gouvernements. Le mouvement islamiste « Ennahdha » (Mouvement de la Renaissance) qui avait remporté les premières élections en surfant sur une vague révolutionnaire avait dirigé la coalition « Troïka », mais a finalement perdu du terrain face aux forces démocratiques de gauche dirigées par le parti « Appel de la Tunisie » et orientées vers un État laïc.

Le 25 juillet, le premier président élu par le peuple dans l’histoire récente de la Tunisie Béji Caïd Essebsi, un géant politique tunisien, est décédé. Vu cela, on organisera des élections présidentielles anticipées, dont le premier tour est prévue pour le 15 septembre. La date des élections législatives n’a pas changé – elles auront lieu le 6 octobre. Béji Caïd Essebsi est arrivé au pouvoir en même temps que la Tunisie a accédé à l’indépendance en 1957. Il est devenu membre du gouvernement du Premier ministre Habib Bourguiba et a occupé des postes différents jusqu’en 1991, y compris celui de président du parlement sous le régime de Ben Ali. Bien que le poste de président en Tunisie soit en partie symbolique et son pouvoir soit limité afin d’éviter l’usurpation du pouvoir par le chef de l’État, Béji Caïd Essebsi, un homme influent, a largement déterminé le cap politique du pays orienté vers la démocratisation et la dissuasion des islamistes radicaux. Selon la Constitution, le président du parlement tunisien Mohamed Ennaceur exercera les fonctions présidentielles jusqu’aux élections. Il a déjà prêté serment.

Les islamistes du parti « Ennahdha » dirigés par Rached Ghannouchi profiteront probablement de la situation où le flanc démocratique a perdu son dirigeant fort. Alors, la campagne présidentielle sera une répétition avant les élections législatives, dont le vainqueur nommera le Premier ministre qui formera le gouvernement. Lors des élections à l’Assemblée nationale constituante de 2011, le Mouvement de la Renaissance dirigé par un éminent opposant Ghannouchi a obtenu 40% des voix et a remporté le scrutin. Le soutien accordé au parti « Ennahdha » a été expliqué par le fait qu’il était connu comme le combattant de la dictature de Ben Ali et qu’il avait proposé une voie claire de développement du pays. L’idéologie des islamistes était fondée sur les valeurs traditionnelles professées par la majorité de la population et opposées au tribalisme dans le pouvoir et dans l’économie qui s’est discrédité. Le parti social-démocrate le Congrès pour la République fondé par Moncef Marzouki étant de retour après avoir immigré en France s’est classé au deuxième rang. « Le Forum démocratique pour le travail et les libertés » (Ettakatol) a rejoint la coalition au pouvoir. La coalition « Troïka » a occupé tous les postes clés – Hamadi Jebali, membre du parti « Ennahdha » est devenu Premier ministre, Moncef Marzouki a pris les fonctions présidentielles, alors que Mustapha Ben Jaafar, chef du parti « Ettakatol » a occupé le poste de président du parlement.

Malgré la rhétorique électorale du parti « Ennahdha » concernant la construction d’un État juste et démocratique défendant les intérêts de la plupart des citoyens et fondé sur des traditions communes et sur l’Islam, une religion tolérante vis-à-vis des autres religions et opinions politiques, lorsque les dirigeants islamistes sont arrivés au pouvoir, ils ont commencé à le monopoliser. En outre, le mouvement a préconisé une tactique souple consistant à introduire les valeurs musulmanes dans toutes les sphères de la vie, y compris une législation basée sur la charia.

Les partisans du mouvement islamiste ont rapidement occupé des postes clés à tous les niveaux de l’administration, des municipalités et des provinces aux ministères. Outre les forces de l’ordre officielles, on a créé des organisations militarisées qui relèvent directement du mouvement « Ennahdha ». On a pris également le contrôle des principaux médias, puis des instruments économiques – des entreprises nationales de fourniture de gaz et d’énergie.

La concentration de toutes les ressources entre les mains d’un seul acteur a entraîné un nouvel épanouissement de la corruption. Selon les experts, celui-ci était encore plus fort que sous le régime de Ben Ali. La conséquence en a été une détérioration rapide de la situation socio-économique du pays et l’augmentation de la criminalité. Ces facteurs, ainsi que l’implantation des valeurs islamiques ont provoqué le mécontentement de la population laïque et des partisans de la voie du développement démocratique, ce qui a entraîné des manifestations. La déception de la population quant à la politique des islamistes s’est transformée en soutien accordé aux forces politiques libérales démocrates et de gauche qui ont critiqué vivement l’islamisation du pays. La réaction au renforcement des forces démocratiques a été l’assassinat des opposants de gauche connus Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi fait en 2013. Le public a accusé le parti « Ennahdha » d’avoir organisé l’assassinat.

Pour faire face aux islamistes, une alliance des forces de gauche, démocratiques et laïques l’Union pour la Tunisie a été créée en 2013. La position de leader au sein de l’Union a été occupée par le parti « Appel à la Tunisie » dirigé par Béji Caïd Essebsi. Le nouveau bloc politique comprenant les partis démocrates a organisé des rassemblements et des manifestations conduisant à des affrontements avec les partisans du parti « Ennahdha ». Les événements de l’année 2013 ont entraîné la crise politique, la démission ultérieure du gouvernement du Premier ministre islamiste et la formation d’un cabinet ministériel sans-parti dirigé par Mehdi Jomaa. En outre, une nouvelle constitution a été adoptée en Tunisie au début de 2014. Elle a été considérée comme la Constitution la plus démocratique du monde arabe divisant la religion et les activités des partis politiques, garantissant la liberté de religion et préservant l’Islam en tant que religion d’État.

Aucune partie n’a obtenu d’avantage significatif lors des élections législatives de 2014. Le parti laïque « Appel de la Tunisie » a remporté 86 sièges, alors que les islamistes du parti « Ennahdha » en ont obtenu 66. Le reste des sièges a été occupé par divers mouvements démocratiques de gauche, dont le plus influent était le « Parti communiste des ouvriers de Tunisie ». Cependant, les élections présidentielles qui ont suivi ont indiqué encore une fois que la majorité des citoyens tunisiens est orientée vers un État démocratique laïque – Essebsi a obtenu 56% des votes, tandis que l’ancien président de la « Troïka » Marzouki en a reçu 44%.

La défaite des islamistes sur la scène politique a de nouveau entraîné de la violence. À l’été 2015, les terroristes ont ouvert le feu dans la capitale tunisienne et dans la ville côtière de Sousse. Les fusillades ont provoqué la mort de plusieurs dizaines de personnes, y compris des touristes européens. L’administration d’Essebsi a réagi aux attaques par l’adoption de mesures sévères : on a commencé à éliminer les mosquées et les imams prêchant l’islamisme radical et on a interdit les organisations salafistes. Des dizaines de personnes ont été arrêtées pour suspicion de participation à des activités des groupes extrémistes. Le Parlement a approuvé la loi sur la lutte contre le terrorisme renforçant les pouvoirs de l’armée et des forces de l’ordre. En outre, on a resserré le contrôle aux frontières avec la Libye envahie par la guerre civile. Les relations diplomatiques avec la Syrie ont été rétablies. Grâce à cette mesure les deux pays ont commencé à collaborer pour lutter contre les islamistes radicaux et empêcher les mercenaires tunisiens ayant combattu en Syrie de pénétrer dans le pays.

Le mouvement « Ennahdha » a dû changer de tactique : le dirigeant des islamistes Rached Ghannouchi a commencé à parler de la nécessité de transformer une organisation religieuse en un parti politique. Par conséquent, le mouvement « Ennahdha » a adopté diverses mesures visant à changer l’image de l’Islam politique et à former un parti démocrate islamique créé sur le modèle des partis démocrates-chrétiens européens. Le changement de la rhétorique du mouvement a été dicté par le désir de reprendre le pouvoir lors des prochaines élections. Alors, de nombreux représentants de l’establishment tunisien ont pensé que l’évolution démocratique des islamistes n’était qu’une mascarade. La conjoncture politique oblige « Ennahdha » à renoncer aux valeurs fondamentales du mouvement, ce qui peut entraîner l’effondrement du parti. D’autre part, il est possible que ces changements ne soient qu’une partie de sa campagne électorale.

Le 6 août, le mouvement « Ennahdha » a présenté son candidat à la présidence – Abdelfattah Mourou, parlementaire âgé de 71 ans. « Ennahdha » bénéficie toujours du soutien d’une grande partie de la population tunisienne, pourtant il est difficile d’évaluer sa cote de popularité réelle, car les sondages sont interdits dans le pays depuis le début officiel de la campagne électorale à la mi-juillet. Ghannouchi a officiellement annoncé début août que le parti « avait abandonné le concept d’islam politique » et ne cherchait plus à créer « un pays qui représente tous les musulmans, mais à celui qui représente les Tunisiens ». Mourou a rejoint la liste comprenant 35 candidats à la présidence, dont l’ancien président Moncef Marzouki et le magnat des médias et populiste Nabil Karoui. Le ministre de la Défense, Abdelkrim Zbidi a démissionné le 7 août après avoir annoncé sa candidature soutenue par « l’Appel de la Tunisie », le principal parti laïc du pays.

L’alliance laïque s’est effondrée en raison de désaccords et de la lutte pour le pouvoir entre le Premier ministre Youssef Chahed et le fils d’Essebsi Hafedh accusé de dynastisme par les membres de son parti. Le nouveau parti tunisien « Tahya Tounes » (Vive la Tunisie) dissidente du parti « Appel de la Tunisie » a présenté la candidature du Premier ministre Youssef Chahed à la présidence à la fin de juillet. Cette information a été annoncé par le Secrétaire général du Parti, Selim Azzabi.

Le vainqueur de la course présidentielle héritera d’un pays dont la situation économique, de l’avis des représentants des forces démocratiques, n’est pas satisfaisante. Les autorités tunisiennes se sont efforcées de gagner l’appui du public pour approuver la réduction des dépenses publiques recommandée par le Fonds monétaire international qui avait accepté en 2016 d’accorder un crédit de 2,9 milliards de dollars. Bien que la croissance économique annuelle ait atteint 2,6%, cela ne suffit pas quand même pour réduire le taux de chômage : chez les jeunes qui sont le principal moteur de la révolution, il est environ 30%.

Les réformes démocratiques réalisées en Tunisie ne permettent toujours pas de surmonter complètement les problèmes économiques, notamment le chômage et la corruption, ayant provoqué les événements de 2011. Les autorités ont besoin de l’appui pour mettre en œuvre de nouvelles transformations économiques qui par défaut ne peuvent pas devenir populaires, car elles sont tirées de l’extérieur. Par ailleurs, il existe toujours la menace émanant de l’islamisme radical et de l’activité de groupes terroristes. Compte tenu du fort soutien accordé aux mouvement islamiste « Ennahdha », le gouvernement devra trouver un équilibre entre la lutte contre les extrémistes et le maintien d’une coopération constructive avec les organisations islamiques légales.